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Article 8 : Le diagnostic endogène de la crise africaine
Cfr l’ouvrage « L’Afrique en coma ». Munich, Paris, Kinshasa, 2022.
Prof. Pini-Pini Nsasay
« La colonisation est un compréhensible ennemi des Noirs »
Le diagnostic établi par Simon Kimbangu de la condition déplorable des Noirs au Congo semble différer de celui perçu et compris par les Colonisateurs. Pour eux, c’était clair qu’il condamnait le système colonial. C’est du moins ce que laisse croire le réquisitoire et la condamnation du prophète de Nkamba. Bien avant ce rendu du jugement, toute la région de Thysville et Ngombe-Lutete était placée sous le régime militaire spécial mitigé qui rendait ses habitants justiciables du Conseil de guerre.
Ainsi, lors que SK fut arrêté et acheminé à Thysville ainsi que cent vingt-cinq de ses disciples et compagnons, ils furent jugés par un tribunal militaire non sans avoir porté tout d’abord et tous les jours la “cravate nationale“, c’est-à-dire les chaînes solidement cadenassées au cou, alors qu’ils n’avaient mené aucun acte de rébellion armée 1 . C’est le 15 septembre 1921 qu’ils furent arrêtés, six mois après le début du ministère de Simon Kimbangu. Le procès fut expéditif, soit dix-huit jours seulement. Le verdict du jugement fut rendu à l’audience publique du 3 octobre du Conseil de guerre de Thysville mettant en cause le Ministère Public contre Kimbangu et consorts. L’ordonnance n°89 du 12 août 1921 du Vice-gouverneur Général de la province du Congo-Kasaï, accusait SK et consorts d’avoir porté atteinte à la sûreté de l’État et à la tranquillité publique. Le Ministère Public avait repris ces mêmes motifs dans sa réquisition en ces termes :
“Attendu qu’il demeure établi que par ses actes, propos, agissements, écrits, chants et son histoire dictée par lui-même, Simon Kimbangu s’est érigé en rédempteur et sauveur de la race noire en désignant le blanc comme l’ennemi, en l’appelant l’ennemi abominable“ 2 . Le réquisitoire reconnaissait ainsi implicitement que les Noirs n’étaient pas en liberté et qu’il y avait un problème entre les Blancs et les Noirs, duquel émanait les souffrances de ceux-ci ; en tout cas, sans que SK l’ait dit explicitement, c’est le réquisitoire qui désignait les Blancs comme étant les ennemis des Noirs. Il stipulait en outre que Kimbangu faisait croire qu’un nouveau Dieu allait venir, que ce Dieu était plus puissant que l’État lui-même, que ce Dieu était représenté par lui, Kimbangu, Mfumu Simon, Mvuluzi, qu’un temple nouveau, église nationale noire, allait être fondée. Concernant le mouvement de Kimbangu, le tribunal l’avait qualifié de secte cachée sous le voile d’une religion, mais organisée pour porter atteinte à la sûreté de l’État ayant comme but de démolir le régime actuel. Dès lors : “Le Conseil de guerre, vu les articles 76 ter du Code pénal, livre 2 et 101 ter du Code pénal livre 1. Vu les articles 31 et 32 du décret du 3 novembre 1917 sur la justice militaire. Condamnons Simon Kimbangu à la peine de mort. Zola, Matufueni, Lenge, Sumbu Simon…. à vingt ans de servitude pénale. Lumbwenda Johan à cinq ans de servitude pénale et les frais du procès à charge de la colonie… Ainsi jugé et prononcé à l’audience publique du trois octobre où siégeaient MM. De Rossi, juge, Dupuis, Ministère Public, Berrewaerts, Greffier“ 3 .
J. Chomé souligne que ce jugement se passe de tout commentaire. Le fait qu’il a abouti finalement à la condamnation à la peine capitale demeure une monstruosité juridique, qui se suffit à elle-même et n’a nul besoin d’interprétation 4 . Le jugement clarifie bien mieux le diagnostic établi par Simon Kimbangu sur la situation d’insécurité généralisée dont les Congolais étaient victimes. Le régime colonial avait peu de considération pour eux. Sa plus grande préoccupation c’était d’assurer la prospérité des Blancs, la prospérité de leur Commerce, de leur Industrie et de leurs Missions catholiques.
C’est la trilogie Administration-Capital-Église ou le pouvoir blanc qui avait confisqué le Congo à ses propriétaires et les avait réduit en esclavage 5 . Elle a usé de tous les moyens pour réduire au silence le mouvement de libération initié par Simon Kimbangu. Le meilleur moyen, écrivait le Journal L’Avenir colonial belges du 11 septembre 1921, “c’est de pendre les principaux coupables. Faisons quelques exemples et nous pourrons dormir tranquilles“ 6 .
Dans son ouvrage, L’Empire du Silence, O.P. Gilbert, écrivait qu’“au Congo belge les missions commandent ; elles n’ont pas voulu d’un schisme de couleur. L’autorité fut sommée de pourchasser, traquer, arrêter et déporter les naïfs zélateurs de forêts et des plaines. L’autorité obtempéra. Le catholicisme est le plus grand rempart de l’ordre et de l’autorité“ 7 . La première plainte contre SK et son mouvement est venue de l’évêque rédemptoriste, Heinz, préfet apostolique du territoire de mission concédé aux Rédemptoristes par Léopold II 8 et qui incluait d’office le village Nkamba. L’évêque avait déjà lui-même condamné SK qu’il avait excommunié alors que SK n’était pas catholique. C’est l’Église catholique qui, la première, accusa le mouvement de SK d’insurrection. Après l’arrestation et la condamnation de SK, le rédemptoriste De Ronne poursuivit les Kimbanguistes jusqu’à leur arrestation et déportation totale, soit près de 37.000 familles 9 .
Mais selon Joseph Zidi, le diagnostic de SK lui-même n’était pas celui-là. Pour lui, la crise de l’homme noir serait antérieur à la colonisation, même antérieure à la traite et à l’esclavage. Ce serait une crise de fondements créateurs, de la vision du monde de l’homme noir qui se situerait au niveau de l’ensemble des représentations collectives de sa culture, de son histoire et de son développement. Par conséquent, ce n’est pas la colonisation qu’il faudrait attaquer, ce n’est pas l’Occident qu’il faudrait vaincre, mais soi-même. La libération de l’homme noir serait donc spirituelle, condition sine qua non pour sa réhabilitation 10 . C’est ce qui explique la guerre de SK contre la sorcellerie.
5 KINA-KUNTALA Paul, Nkamba ville sainte du Kimbanguisme. Valencia, 2009, p. 97.
6 CHOME Jules, idem, p. 74.
7 GILBERT Oscar-Paul, L’Empire du Silence. Congo 1946, Bruxelles, éditions du Peuple, 1947, p. 37.
8 Selon le Baron CARTON DE WIART, secrétaire du Roi Léopold II, c’est le roi en personne qui recruta les
missionnaires et suscita la formation de nouvelles congrégations pour le Congo. Et c’est son administration établie au Congo qui leur octroya des territoires immenses pour leurs futures missions ; elle intervenait aussi en cas de conflit consécutif à la délimitation. Cfr CARTON DE WIART Baron, secrétaire de Léopold II, L’Appel missionnaire d’un grand Roi, dans L’Eglise au Congo et au Ruanda-Urundi, Grands Lacs, revue générale des Missions d’Afrique, 65 ème année,
n° 8-9, 1950, p. 2-3. Aussi, qu’il s’agisse de Scheutistes, Jésuites, Trappistes, Prêtres du Sacré-Cœur, Prémontrés, Rédemptoristes, Pères de Mill-Hill, Pères du Saint-Esprit, Bénédictins, Capucins, Salésiens, Dominicains, Franciscains, Croisiers, Frères des Écoles Chrétiennes, Frères de la Charité et Maristes, les Sœurs de la Charité, de Notre-Dame, les Sœurs Blanches, les Franciscaines et les représentantes d’une dizaine d’autres ordres dont les sœurs Dominicaines de Fichermont ou bien de la congrégation des Pères Blancs, des Chanoines Prémontrés, etc.,
leur arrivée massive au Congo à partir du 1876 est consécutive à la volonté et à la demande de Léopold II. Cfr DAYE
Pierre, Le Congo belge, Bruges, Librairie de l’œuvre de Saint-Charles, 1936, p. 133.
9 KINA-KUNTALA Paul, op.cit., p. 32 ; 41-42.
10 ZIDI Joseph, (2018). Kimbanguisme et gestion des mémoires : cas de l'esclavage et de la traite, dans IDRISSOU A. -
NGON N.C., Esclavages et traites négrières en Afrique centrale : mémoires et héritages. Une perspective
pluridisciplinaire (pp. 153-167), Douala, Africavenir, p. 156-157.